Introduction

Le sel occupe une place singulière dans l’histoire humaine : convoité au point d’avoir justifié des routes commerciales entières et une fiscalité dédiée (la gabelle), il est aujourd’hui l’un des rares nutriments que la quasi-totalité des autorités de santé publique recommande de réduire plutôt que d’augmenter. Cette inversion n’est pas un hasard : elle tient à un décalage entre un environnement alimentaire moderne où le sel est partout, peu coûteux et ajouté en excès dans les aliments transformés, et une physiologie façonnée sur des centaines de millions d’années pour conserver précieusement ce minéral rare. Un des exemples les plus frappants de ce décalage vient d’une population qui n’a presque jamais ajouté de sel à son alimentation : les Indiens Yanomami d’Amazonie, chez qui la tension artérielle ne s’élève jamais avec l’âge, contrairement à ce qui s’observe dans la quasi-totalité des sociétés industrialisées.

Cet article propose de partir de ces données de terrain, collectées notamment dans le cadre de la grande étude internationale Intersalt, pour comprendre ce que la physiologie du sodium doit à notre histoire évolutive, ce que la science établit aujourd’hui avec un niveau de preuve solide concernant le lien entre sel et tension artérielle, et ce qui reste débattu. L’objectif n’est pas de prescrire un seuil universel ni de diaboliser un nutriment essentiel à la vie, mais de donner des repères clairs, sourcés, pour mieux comprendre sa propre physiologie face à un environnement alimentaire que notre corps n’a pas eu le temps, à l’échelle évolutive, d’apprendre à réguler spontanément.

À retenir

  • Le sodium est un électrolyte indispensable à l’équilibre des fluides corporels, à la conduction nerveuse et à la contraction musculaire ; le problème n’est pas le sel en tant que tel, mais le niveau d’apport dans les sociétés industrialisées, très supérieur aux besoins physiologiques de base.
  • L’étude Intersalt, menée sur plus de 10 000 personnes dans 52 populations réparties dans 32 pays, a établi une relation positive entre l’excrétion urinaire de sodium (reflet de l’apport alimentaire) et le niveau de tension artérielle, avec une moyenne d’excrétion de 156 mmol de sodium par 24 heures, très supérieure au repère de l’Organisation mondiale de la santé fixé à 85 mmol/24h, soit environ 5 grammes de sel par jour (Iwahori et al., 2019, DOI).
  • Les Indiens Yanomami, seule population de cette étude à n’avoir pratiquement aucun apport sodique ajouté (excrétion urinaire de 0,9 mmol/24h, soit une valeur proche de zéro), ne présentent aucun cas d’hypertension ni d’obésité, et leur tension artérielle ne s’élève pas avec l’âge contrairement à ce qu’on observe dans les populations à apport sodique élevé (Mancilha-Carvalho & Souza e Silva, 2003, DOI).
  • Une revue phylogénétique récente montre que le système de régulation du sodium (axe rénine-angiotensine-aldostérone) est apparu plus tardivement dans l’évolution que celui de l’eau (axe de la soif), et qu’il reste moins sensible et dépourvu d’un signal comportemental aussi puissant que la soif, une asymétrie qui pourrait expliquer pourquoi l’organisme humain peine à limiter spontanément sa consommation de sel dans un environnement où il est devenu abondant (Cirillo et al., 2026, DOI).
  • La sensibilité de la tension artérielle au sel n’est pas uniforme : elle augmente nettement avec l’âge et avec le niveau de tension de départ, ce qui signifie que l’effet d’une réduction du sel est loin d’être identique pour tout le monde (Chen et al., 2026, DOI).
  • Un mécanisme indépendant du sel, la résistance à l’insuline et l’hyperinsulinémie compensatoire qui l’accompagne, est de plus en plus considéré par la recherche cardiométabolique comme un moteur central de l’hypertension, parfois plus déterminant que l’apport sodique lui-même en cas de surpoids ou de syndrome métabolique, bien que les données les plus récentes invitent à ne pas en faire non plus une cause unique (Tanaka, 2019, DOI ; Parvanova et al., 2023, DOI).
  • En France, environ 30 % des adultes seraient hypertendus, soit environ 17 millions de personnes, dont près de 6 millions l’ignorent, d’après l’étude Esteban (2014-2016) relayée par Santé publique France.

Le sodium, un minéral vital avant d’être un problème de santé publique

Le sodium est l’un des principaux électrolytes de l’organisme : il participe au maintien de la pression osmotique des liquides extracellulaires, à la transmission de l’influx nerveux via les pompes sodium-potassium, et à la contraction musculaire, y compris celle du muscle cardiaque. Un apport minimal est donc indispensable à la survie, et l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) estime qu’un apport d’environ 2 grammes de sodium par jour, soit près de 5 grammes de sel, suffit à couvrir les besoins physiologiques d’un adulte en bonne santé, au-delà duquel les risques pour la santé cardiovasculaire commencent à l’emporter sur les bénéfices. Ce repère rejoint globalement celui de l’Organisation mondiale de la santé. Le problème de santé publique ne vient donc pas du sodium en tant que nutriment, mais de l’écart considérable entre ce repère physiologique et les apports réellement observés dans la plupart des sociétés industrialisées, où le sel ajouté dans les aliments transformés, charcuteries, plats préparés, pains industriels, fromages, snacks salés, représente la majorité de l’apport quotidien, bien davantage que le sel ajouté à la salière.

Cette distinction est importante pour la suite de l’analyse : lorsque les études de population évoquées plus loin parlent d’apport sodique élevé, il s’agit presque toujours d’un apport dominé par les aliments transformés plutôt que par un usage volontaire et conscient du sel de table. Comprendre cette origine permet de nuancer une partie du débat public sur le sel, qui oppose parfois à tort une responsabilité individuelle (resaler ses plats) à un déterminant structurel bien plus important (la composition des produits transformés disponibles sur le marché).

L’étude Intersalt : un gradient continu entre sel et tension artérielle dans 52 populations

L’étude Intersalt (International Cooperative Study on Salt, Other Factors, and Blood Pressure) demeure, plusieurs décennies après sa réalisation, l’une des sources de données les plus citées sur la relation entre apport sodique et tension artérielle à l’échelle mondiale. Elle a recueilli des données standardisées, excrétion urinaire de sodium et de potassium sur 24 heures, mesures tensionnelles, indice de masse corporelle, auprès de plus de 10 000 personnes âgées de 20 à 59 ans, réparties dans 52 populations de 32 pays d’Afrique, d’Amérique, d’Asie et d’Europe. Une réanalyse publiée en 2019 dans la revue Hypertension Research rapporte une excrétion urinaire moyenne de sodium de 156 mmol par 24 heures sur l’ensemble de l’échantillon, très au-dessus du repère de l’OMS fixé à 85 mmol/24h, soit environ 5 grammes de sel par jour (Iwahori et al., 2019, DOI). Cette même réanalyse a également mis en évidence que le rapport urinaire sodium/potassium est un indicateur au moins aussi pertinent que le sodium seul pour approcher l’adéquation aux repères de l’OMS, ce qui souligne que la question du sel ne peut pas être séparée de celle du potassium, apporté notamment par les fruits et légumes.

Ce qui rend l’étude Intersalt particulièrement intéressante pour une lecture évolutionnaire, c’est la présence, parmi ses 52 populations, de sociétés aux modes de vie radicalement différents les uns des autres, des citadins nord-américains aux populations rurales isolées. Cette diversité a permis de mettre en évidence, dès les années 1980, qu’il n’existe pas de seuil unique ni de relation binaire entre sel et tension : il s’agit d’un gradient continu, où chaque population se positionne selon son niveau d’apport sodique habituel, avec aux deux extrémités des situations de contraste maximal.

Les Yanomami : la population où la tension artérielle ne monte jamais avec l’âge

Parmi les 52 populations de l’étude Intersalt se trouvaient les Indiens Yanomami, une population amérindienne isolée vivant en forêt amazonienne, entre le Brésil et le Venezuela, dont le mode de vie traditionnel ne comportait pratiquement aucun apport de sel ajouté. Une analyse publiée en 2003 dans la revue Arquivos Brasileiros de Cardiologia, consacrée spécifiquement à ce sous-groupe de l’étude Intersalt, rapporte des chiffres saisissants : une excrétion urinaire moyenne de sodium de seulement 0,9 mmol par 24 heures, une valeur quasi nulle comparée aux 156 mmol de la moyenne mondiale de l’étude, une tension artérielle moyenne de 95,4 mmHg de systolique et 61,4 mmHg de diastolique, aucun cas d’hypertension ni d’obésité recensé dans l’échantillon, et surtout une absence totale d’élévation de la tension artérielle avec l’âge, contrairement à la tendance observée dans la plupart des autres populations de l’étude (Mancilha-Carvalho & Souza e Silva, 2003, DOI). Les auteurs rapportent également que l’excrétion urinaire de sodium était corrélée positivement à la tension artérielle systolique au sein même de cette population, et l’excrétion de potassium corrélée négativement, une relation qui persistait après ajustement sur l’âge et l’indice de masse corporelle.

Il faut ici respecter les limites de ce type de donnée : il s’agit d’une population unique, étudiée à un moment donné, dont le mode de vie diffère des sociétés industrialisées sur de très nombreux autres paramètres que le seul apport sodique, activité physique, apport calorique global, composition de l’alimentation, absence de consommation d’alcool rapportée par les auteurs, stress psychosocial, exposition aux polluants. Il serait donc hâtif d’attribuer au seul facteur sodium l’intégralité de cette différence de trajectoire tensionnelle avec l’âge. Ce que cette observation permet en revanche d’affirmer avec un niveau de confiance plus élevé, car elle est cohérente avec l’ensemble du gradient observé dans l’étude Intersalt et avec les essais d’intervention décrits plus loin, c’est qu’un très faible apport sodique est compatible avec une tension artérielle basse et stable tout au long de la vie, et que l’élévation tensionnelle liée à l’âge, souvent perçue comme une fatalité biologique inévitable, ne l’est probablement pas dans l’absolu.

Une asymétrie évolutive entre la régulation de l’eau et celle du sodium

C’est ici que la perspective évolutionnaire apporte un éclairage complémentaire aux données épidémiologiques. Une revue publiée en 2026 dans la revue Clinical Kidney Journal propose une analyse phylogénétique comparée des deux grands systèmes de régulation des fluides corporels chez les vertébrés : l’axe de l’hormone antidiurétique couplé à la soif, qui régule l’eau, et le système rénine-angiotensine-aldostérone, couplé à l’appétit pour le sel, qui régule le sodium (Cirillo et al., 2026, DOI). Les auteurs rapportent que les hormones apparentées à l’hormone antidiurétique seraient apparues il y a environ 600 millions d’années, à une époque où les premiers organismes faisaient face à d’importants gradients osmotiques en milieu aquatique, permettant une régulation fine et précoce de la balance hydrique. Le système rénine-angiotensine-aldostérone, lui, serait apparu plus tardivement, il y a environ 400 millions d’années, avec la transition vers la vie terrestre ; le récepteur aux minéralocorticoïdes existerait déjà chez les poissons, mais son ligand spécifique, l’aldostérone, n’apparaîtrait qu’avec les vertébrés terrestres.

Selon cette analyse, le système de régulation du sodium resterait, sur le plan phylogénétique, plus lent et moins sensible que celui de l’eau, et surtout dépourvu d’un équivalent comportemental aussi puissant et universel que la soif pour signaler un manque. Les auteurs formulent l’hypothèse que cette asymétrie évolutive, une défense physiologiquement plus raffinée de l’eau que du sodium, pourrait expliquer, dans un contexte bien différent de celui étudié par les auteurs (celui de la néphropathie liée à la chaleur), une vulnérabilité plus générale : l’organisme humain disposerait de mécanismes très efficaces pour conserver le sodium en cas de rareté, hérités d’un environnement ancestral où le sel était peu disponible, mais ne disposerait pas de mécanismes de régulation comportementale aussi fins pour signaler un excès, puisqu’un tel excès ne s’est pratiquement jamais présenté au cours de l’essentiel de l’histoire évolutive humaine. Cette lecture reste une hypothèse interprétative avancée par les auteurs à partir de données phylogénétiques comparatives, et non une démonstration causale directe chez l’humain moderne ; elle offre néanmoins un cadre cohérent pour comprendre pourquoi la régulation spontanée des apports en sel fonctionne si mal dans un environnement alimentaire moderne, radicalement différent de celui dans lequel ce système de conservation du sodium s’est construit.

La résistance à l’insuline : un moteur souvent sous-estimé de l’hypertension

Au-delà du sel, un autre mécanisme occupe une place de plus en plus centrale dans la littérature scientifique sur l’hypertension : la résistance à l’insuline, c’est-à-dire une moindre sensibilité des tissus (muscle, foie, tissu adipeux) à l’action de l’insuline, compensée par une sécrétion accrue de cette hormone, l’hyperinsulinémie. Plusieurs revues de physiologie cardiovasculaire décrivent un ensemble de mécanismes par lesquels l’hyperinsulinémie chronique élève directement la tension artérielle : elle stimule la réabsorption rénale de sodium et l’expansion du volume plasmatique circulant, active à la fois le système rénine-angiotensine-aldostérone et le système nerveux sympathique, et favorise l’hypertrophie des cellules musculaires lisses vasculaires, ce qui augmente la résistance périphérique (Tanaka, 2019, DOI ; Jia & Sowers, 2021, DOI). Une revue narrative publiée en 2023 dans le Journal of International Medical Research range d’ailleurs explicitement l’hypertension parmi les troubles cardiométaboliques directement provoqués par l’altération de la signalisation de l’insuline, au même titre que la dyslipidémie et le dysfonctionnement endothélial (Kosmas et al., 2023, DOI). Pour une partie significative des hypertendus, en particulier ceux présentant un syndrome métabolique, un surpoids ou une obésité abdominale, ce mécanisme insulinique pourrait ainsi précéder et surdéterminer l’effet du sodium alimentaire lui-même : une partie de la rétention sodée observée chez ces personnes ne serait pas tant la conséquence d’un apport en sel excessif que celle d’une réabsorption rénale de sodium pilotée par l’hyperinsulinémie, ce qui inverse en partie la lecture classique du lien de cause à effet entre sel et tension artérielle.

Cette lecture doit cependant être maniée avec la même rigueur que les autres hypothèses présentées dans cet article. Une revue publiée en 2023 dans Clinical Kidney Journal, consacrée spécifiquement aux mécanismes de l’hypertension liée à l’obésité, rappelle que l’activation du système nerveux sympathique et de la réabsorption rénale de sodium secondaire à la résistance à l’insuline et à l’hyperinsulinémie compensatoire a été considérée pendant plus de trente ans comme le médiateur principal de l’élévation tensionnelle liée à l’obésité, mais que des données expérimentales et cliniques plus récentes montrent qu’une résistance à l’insuline et une hyperinsulinémie sévères peuvent exister sans élévation de la tension artérielle, ce qui remet en question une relation causale simple et univoque entre les deux (Parvanova et al., 2023, DOI). Les travaux de référence sur l’hypertension liée à l’obésité convergent plutôt vers un modèle à plusieurs facteurs interdépendants, compression mécanique du rein par la graisse périrénale, activation du système rénine-angiotensine-aldostérone, hyperactivité sympathique rénale, et résistance à l’insuline parmi eux, sans qu’aucun de ces mécanismes pris isolément n’explique la totalité du tableau (Hall et al., 2021, DOI). Autrement dit, les données actuelles invitent à relativiser l’idée d’une cause unique de l’hypertension, qu’il s’agisse du sel ou de la résistance à l’insuline prise isolément : cette dernière apparaît comme un moteur probablement plus central et plus précoce que ne le suggère la seule focalisation sur le sodium alimentaire, en particulier en contexte de surpoids ou de syndrome métabolique, mais elle s’inscrit elle-même dans un réseau de mécanismes imbriqués plutôt que de constituer, à elle seule, une cause unique et suffisante.

Que dit réellement la science sur la réduction du sel ?

Ce que l’on sait avec un niveau de preuve solide

Une revue parapluie publiée en 2025 dans la revue Annals of Medicine, synthétisant 21 méta-analyses portant sur 91 résultats cliniques, rapporte qu’un apport sodique élevé est associé à une augmentation du risque de maladie cardiovasculaire (risque relatif de 1,13), d’hypertension (risque de 1,33) et d’accident vasculaire cérébral (risque de 1,34), tandis qu’une réduction de l’apport sodique est associée à une baisse de la mortalité cardiovasculaire, de la mortalité par accident vasculaire cérébral et de la mortalité toutes causes, ainsi qu’à une diminution de la tension artérielle systolique d’environ 3,4 mmHg en moyenne (Kong et al., 2025, DOI). Chez les personnes déjà traitées pour une hypertension, une méta-analyse de 35 essais contrôlés randomisés publiée en 2024 dans la revue Hypertension montre qu’une réduction de 100 mmol de l’excrétion urinaire de sodium sur 24 heures est associée à une baisse moyenne de 6,8 mmHg de la tension systolique, avec un effet qui varie selon la classe de traitement antihypertenseur utilisée (Song et al., 2024, DOI).

Ce que les données récentes permettent de nuancer

La sensibilité individuelle au sel n’est pas uniforme. Une méta-régression publiée en 2026 dans la revue Hypertension, portant sur 160 études et plus de 16 000 participants, montre que la prévalence d’un profil de forte sensibilité au sel augmente de 12,5 % chez les moins de 40 ans à 56,5 % chez les 60 ans et plus, et de 16,3 % chez les personnes normotendues à 54,1 % chez celles ayant déjà une tension élevée (Chen et al., 2026, DOI). Autrement dit, l’effet d’une réduction du sel sur la tension artérielle n’est pas identique pour tout le monde : il est nettement plus marqué chez les personnes âgées et chez celles déjà hypertendues que chez les jeunes adultes normotendus. Par ailleurs, une étude de cohorte prospective publiée en 2024 dans la revue BMC Medicine, portant sur plus de 400 000 participants américains, suggère que le rapport entre sodium et potassium pourrait être un indicateur de risque de mortalité au moins aussi informatif que le sodium pris isolément, avec des associations plus marquées chez les femmes que chez les hommes (Gan et al., 2024, DOI), ce qui renforce l’intérêt d’une approche combinée, réduire le sel ajouté tout en augmentant la consommation de fruits et légumes riches en potassium, plutôt qu’une approche centrée sur le seul sodium.

Ce qui reste débattu ou nécessite des données supplémentaires

Le régime DASH (Dietary Approaches to Stop Hypertension), qui combine une réduction du sodium à une alimentation riche en fruits, légumes et produits laitiers pauvres en graisses, a montré des effets cliniquement significatifs dans plusieurs populations, y compris chez des adultes diabétiques de type 2 dans l’essai randomisé DASH4D publié en 2025 dans le JAMA Internal Medicine, où la réduction du sodium expliquait la majeure partie de la baisse tensionnelle observée, davantage que le reste du profil nutritionnel du régime (Pilla et al., 2025, DOI). Cependant, la transposition de ces résultats, obtenus dans des conditions d’essai contrôlé avec une alimentation entièrement fournie aux participants, à une réduction du sel en vie réelle, dépendante des choix alimentaires individuels et de l’offre de produits transformés, reste un défi documenté par les auteurs eux-mêmes. Par ailleurs, le débat scientifique sur l’existence d’un seuil bas en dessous duquel une restriction sodée supplémentaire n’apporterait plus de bénéfice, voire deviendrait délétère pour certains sous-groupes, n’est pas totalement tranché dans la littérature et dépasse le cadre de cet article ; il justifie, en particulier pour les personnes suivant déjà un traitement médical, de ne pas modifier ses apports en sel de façon radicale sans avis médical.

Contre-indications et précautions

La réduction du sel ne concerne pas de la même façon toutes les situations. Les personnes suivant un traitement diurétique, un traitement pour une insuffisance surrénalienne, ou présentant une pathologie rénale avec perte de sel, doivent impérativement discuter de toute modification de leurs apports sodiques avec leur médecin traitant, car une restriction trop marquée peut, dans ces contextes spécifiques, provoquer une hyponatrémie ou une hypotension. Les sportifs pratiquant un exercice d’endurance prolongé en climat chaud, ainsi que les personnes exposées à une chaleur intense de façon prolongée, ont des besoins sodiques accrus liés aux pertes par la sueur, un point que souligne d’ailleurs la revue de Cirillo et ses collègues dans le contexte spécifique de la néphropathie liée à la chaleur (Cirillo et al., 2026, DOI). Les femmes enceintes, les personnes âgées fragiles et les personnes sous polymédication cardiovasculaire relèvent également d’un avis médical individualisé plutôt que de repères génériques. Aucune information de cet article ne doit être interprétée comme une invitation à modifier un traitement médical en cours.

Application pratique au quotidien

Plusieurs pistes, cohérentes avec les données présentées plus haut, peuvent être explorées avec prudence et adaptées à chaque situation individuelle, sans prétendre constituer un protocole universel. Puisque l’essentiel du sel consommé dans les pays industrialisés provient des aliments transformés plutôt que de la salière, porter attention à la fréquence de consommation de charcuteries, plats préparés, pains industriels, fromages très salés et snacks apéritifs a généralement plus d’impact qu’une simple réduction du geste de resaler son assiette. Lire les étiquettes nutritionnelles et comparer la teneur en sel pour 100 grammes entre produits similaires permet de faire des choix éclairés sans privation ressentie. Associer une attention au sel à une augmentation de la consommation de fruits et légumes frais, naturellement riches en potassium, s’appuie sur les données montrant l’intérêt du rapport sodium/potassium plutôt que du seul sodium (Gan et al., 2024, DOI). Réduire progressivement les quantités de sel ajouté en cuisine, plutôt que de façon brutale, laisse le temps aux papilles de se réajuster à la perception du goût salé. Ces pistes doivent être adaptées aux besoins, aux antécédents médicaux et aux contraintes de chacun ; en cas de tension artérielle élevée déjà connue ou de pathologie associée, une consultation médicale reste la démarche appropriée avant toute modification significative des apports en sel.

FAQ

Faut-il supprimer complètement le sel de son alimentation ?

Non. Le sodium est un nutriment essentiel et un apport minimal, de l’ordre de 2 grammes de sodium (environ 5 grammes de sel) par jour selon l’ANSES, est nécessaire au bon fonctionnement de l’organisme. L’enjeu pour la majorité des personnes dans les pays industrialisés n’est pas de supprimer le sel, mais de réduire un excès très largement provenant des aliments transformés.

Pourquoi les Yanomami n’ont-ils jamais d’hypertension ?

Les données disponibles montrent une excrétion urinaire de sodium quasi nulle chez cette population et l’absence d’élévation tensionnelle avec l’âge (Mancilha-Carvalho & Souza e Silva, 2003, DOI). Ce très faible apport sodique est un facteur plausible, cohérent avec l’ensemble des données épidémiologiques sur le sel, mais d’autres différences de mode de vie (activité physique, alimentation globale) ne peuvent pas être exclues comme facteurs contributifs.

Le sel de l’étiquette et le sodium, c’est la même chose ?

Non. Le sel de table (chlorure de sodium) contient environ 40 % de sodium en masse. Un gramme de sodium correspond donc à environ 2,5 grammes de sel. Cette distinction explique pourquoi certaines étiquettes nutritionnelles affichent le sodium et d’autres le sel, ce qui peut prêter à confusion.

Pourquoi mon corps ne me dit-il pas spontanément d’arrêter de saler ?

Une hypothèse évolutionnaire récente propose que le système de régulation du sodium, apparu plus tardivement dans l’évolution que celui de l’eau et dépourvu d’un signal comportemental aussi puissant que la soif, serait moins performant pour signaler un excès que pour signaler un manque, une situation de rareté qui a dominé l’essentiel de l’histoire évolutive humaine (Cirillo et al., 2026, DOI). Il s’agit d’une hypothèse interprétative, pas d’une loi biologique démontrée chez l’humain moderne.

Tout le monde est-il sensible au sel de la même façon ?

Non. Les données montrent que la sensibilité tensionnelle au sel augmente avec l’âge et avec le niveau de tension artérielle de départ (Chen et al., 2026, DOI). Une personne jeune et normotendue verra généralement un effet plus modeste d’une réduction du sel qu’une personne âgée déjà hypertendue.

Le sel est-il vraiment la principale cause de l’hypertension ?

Pas nécessairement pour tout le monde. Les données présentées plus haut montrent une association solide entre apport sodique et tension artérielle à l’échelle des populations, mais un autre mécanisme, la résistance à l’insuline et l’hyperinsulinémie compensatoire qui l’accompagne, est de plus en plus considéré par la recherche cardiométabolique comme un moteur central, voire antérieur, de l’hypertension chez une partie importante des personnes concernées, notamment en cas de surpoids ou de syndrome métabolique (Tanaka, 2019, DOI). Les données les plus récentes montrent cependant que cette relation n’est pas non plus strictement causale et univoque (Parvanova et al., 2023, DOI) : le sel et la résistance à l’insuline sont deux mécanismes réels et imbriqués, et il serait réducteur de n’en retenir qu’un seul comme cause unique de l’hypertension.

Le potassium peut-il compenser un excès de sel ?

Les données suggèrent que le rapport sodium/potassium est un indicateur pertinent, parfois plus informatif que le sodium seul, pour le risque cardiovasculaire (Gan et al., 2024, DOI). Cela ne signifie pas qu’une consommation élevée de potassium « annule » un excès de sel, mais qu’une alimentation riche en fruits et légumes accompagne utilement une attention portée au sel.

Quand consulter un professionnel de santé à ce sujet ?

En cas de tension artérielle élevée déjà diagnostiquée, de traitement médicamenteux en cours, de pathologie rénale, surrénalienne ou cardiaque connue, ou avant toute modification importante et durable de ses apports en sel, une consultation médicale est la démarche appropriée pour adapter les repères généraux à sa situation individuelle.

Conclusion

Le sel occupe une place à part dans notre physiologie : indispensable en faible quantité, il devient, à l’échelle de populations entières, l’un des déterminants les mieux documentés de la tension artérielle et du risque cardiovasculaire, comme le montrent à la fois les données de l’étude Intersalt et le cas singulier des Indiens Yanomami. La mise en perspective évolutionnaire récente sur l’asymétrie entre la régulation de l’eau et celle du sodium n’apporte pas de certitude absolue, mais elle éclaire utilement pourquoi notre organisme ne dispose pas d’un signal aussi clair que la soif pour nous avertir d’un excès de sel, dans un environnement alimentaire qui a changé beaucoup plus vite que notre physiologie.

Comprendre notre histoire biologique ne signifie pas vivre dans le passé ni revenir à l’alimentation des Yanomami. Cela peut simplement nous aider à poser de meilleures questions sur la manière dont nous nous alimentons aujourd’hui, et sur l’origine réelle, bien plus souvent industrielle que domestique, du sel que nous consommons.

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Cet article est fourni à titre informatif. Il ne constitue ni un diagnostic médical, ni un traitement, ni une consultation. Les conseils proposés relèvent de l’hygiène de vie et ne remplacent pas un avis médical. En cas d’hypertension connue, de traitement en cours ou de doute, consultez un professionnel de santé qualifié.


Andreas Jansson – Naturopathe & nutrithérapeute, fondateur de Nutritik.

Nutritik développe une approche évolutionnaire du terrain humain, inspirée par la physiologie, l’anthropologie et l’étude des interactions entre l’être humain et son environnement.

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