Introduction

L’idée que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs étaient perpétuellement en mouvement, et que la sédentarité moderne serait la cause principale de nombreuses maladies chroniques, est devenue un lieu commun du discours sur la santé au naturel. Cette intuition n’est pas dénuée de fondement, mais les données de terrain recueillies depuis une quinzaine d’années auprès des Hadza, une population de chasseurs-cueilleurs de Tanzanie parmi les mieux étudiées au monde, obligent à nuancer plusieurs idées reçues sur ce que le mouvement ancestral impliquait réellement. Les travaux de l’anthropologue biologiste Herman Pontzer et de ses collègues ont notamment révélé un résultat contre-intuitif : malgré un niveau d’activité physique nettement supérieur à celui des populations occidentales, la dépense énergétique totale quotidienne des Hadza n’est pas plus élevée que celle d’un adulte sédentaire vivant aux États-Unis ou en Europe. Cet article reprend ces données pour distinguer ce qui est solidement établi sur le lien entre mouvement, sédentarité et santé, ce qui relève encore de l’hypothèse, et ce qu’une lecture évolutionnaire peut ou ne peut pas nous apprendre sur nos besoins réels en matière d’activité physique.

À retenir

  • Les Hadza sont nettement plus actifs physiquement que les populations occidentales, mais leur dépense énergétique totale quotidienne est étonnamment proche de la nôtre, un résultat documenté par Pontzer et ses collègues dans une étude de référence publiée en 2012 dans PLoS ONE.
  • Ce résultat a donné naissance au modèle de la dépense énergétique totale contrainte, selon lequel l’organisme compenserait une activité physique plus intense en réduisant d’autres postes de dépense énergétique, une hypothèse développée par Pontzer dans Current Biology en 2016.
  • Les Hadza passent une part de leur journée en position assise ou accroupie comparable à celle des populations industrialisées, mais l’étude de Raichlen et ses collègues publiée en 2020 dans PNAS montre qu’ils le font majoritairement en position accroupie ou à genoux, des postures qui maintiennent une activation musculaire basse mais continue, contrairement à la position assise sur une chaise.
  • Une méta-analyse regroupant les données de plus d’un million d’adultes, publiée par Ekelund et ses collègues dans The Lancet en 2016, montre qu’un niveau élevé d’activité physique atténue fortement, sans l’annuler complètement, le risque associé à un temps assis prolongé.
  • Les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé publiées en 2020 fixent un objectif de 150 à 300 minutes d’activité physique d’intensité modérée par semaine pour les adultes, un repère utile qui ne rend cependant pas compte à lui seul de la complexité des données de terrain chez les populations non industrialisées.

Ce que les Hadza nous apprennent sur la dépense énergétique

Les Hadza vivent dans la région du lac Eyasi, au nord de la Tanzanie, et comptent parmi les dernières populations au monde à tirer l’essentiel de leur alimentation de la chasse et de la cueillette. Leur mode de vie implique une activité physique quotidienne considérable : marche de plusieurs heures pour la chasse ou la collecte de tubercules et de baies, creusement, portage de charges, grimpe aux arbres pour récolter le miel. Herman Pontzer et son équipe ont mesuré, à l’aide de la méthode de l’eau doublement marquée, un traceur isotopique qui permet de quantifier avec précision la dépense énergétique totale sur plusieurs jours, la dépense calorique réelle d’adultes hadza et l’ont comparée à celle d’adultes occidentaux de taille et de composition corporelle similaires. Le résultat, publié en 2012 dans PLoS ONE, a surpris une partie de la communauté scientifique : malgré un niveau d’activité physique nettement supérieur, les Hadza ne dépensaient pas significativement plus d’énergie sur une journée que les populations sédentaires occidentales étudiées en comparaison.

Ce constat a conduit Pontzer à formuler l’hypothèse d’une dépense énergétique totale contrainte, qu’il a ensuite testée sur un échantillon plus large. Publiée en 2016 dans Current Biology, cette seconde étude a comparé la dépense énergétique de plus de trois cents adultes issus de cinq populations aux modes de vie très différents, des chasseurs-cueilleurs aux employés de bureau américains, en fonction de leur niveau d’activité physique mesuré par accéléromètre. Les données montrent une relation qui n’est pas linéaire : la dépense énergétique augmente avec l’activité physique jusqu’à un certain niveau, puis semble plafonner, comme si l’organisme compensait une partie de la dépense supplémentaire liée au mouvement en réduisant d’autres postes de dépense physiologique. Ce mécanisme de compensation est aujourd’hui relativement bien établi sur le plan descriptif, mais ses causes précises restent activement débattues : parmi les hypothèses avancées figurent une réduction de l’activité du système immunitaire, une modulation de l’axe de la reproduction, ou des ajustements du métabolisme au repos, sans qu’aucune de ces pistes ne fasse à ce jour consensus comme mécanisme principal.

Il est important de distinguer ici ce qui relève du fait établi de ce qui relève encore de l’hypothèse. Le fait établi, mesuré de façon rigoureuse par une méthode de référence en physiologie de l’exercice, est que la dépense énergétique totale ne varie pas proportionnellement au niveau d’activité physique sur l’ensemble du spectre observé chez l’espèce humaine. L’hypothèse, encore non tranchée, porte sur les mécanismes biologiques exacts qui expliquent cette compensation, et sur ses implications pour la santé à long terme d’une activité physique très intense et prolongée sur plusieurs décennies.


Sédentarité chez les Hadza : un repos actif, pas une absence de mouvement

Un deuxième résultat, plus récent, vient nuancer l’idée selon laquelle les populations de chasseurs-cueilleurs ne connaîtraient pas de temps de repos prolongé. David Raichlen, Herman Pontzer et leurs collègues ont équipé des adultes hadza d’accéléromètres et de capteurs d’activité musculaire pendant plusieurs jours consécutifs, dans une étude publiée en 2020 dans PNAS. Les données montrent que les Hadza passent, une fois les heures de sommeil exclues, une part de leur journée en position de repos assez proche de celle mesurée chez les adultes des pays industrialisés, de l’ordre de neuf à dix heures. Ce résultat aurait pu sembler contredire l’hypothèse selon laquelle la sédentarité moderne serait une anomalie évolutive.

La nuance apportée par cette étude tient à la nature du repos observé. Les Hadza se reposent très majoritairement en position accroupie ou à genoux, plutôt qu’assis sur un siège avec le dossier soutenu comme c’est le cas dans la plupart des environnements domestiques et professionnels contemporains. Les mesures d’activité électromyographique montrent que ces postures accroupies maintiennent une activation musculaire basse mais continue au niveau des jambes, contrairement à la position assise sur chaise qui relâche presque complètement cette musculature. Les auteurs avancent l’hypothèse que ce maintien d’une activité musculaire minimale, même pendant les phases de repos, pourrait expliquer en partie pourquoi les Hadza présentent des marqueurs de risque cardiométabolique nettement plus favorables que les populations occidentales, malgré un temps de repos total comparable.

Cette hypothèse reste toutefois à confirmer sur d’autres populations et dans des conditions expérimentales contrôlées. L’étude porte sur un nombre limité de participants d’une seule population, avec de nombreux facteurs de confusion possibles, l’alimentation, la composition corporelle, le niveau de stress chronique ou la qualité du sommeil, qui ne sont pas isolés du facteur postural. Il serait prématuré d’en conclure qu’il suffirait, pour un adulte occidental sédentaire par ailleurs, de remplacer sa chaise de bureau par une position accroupie pour obtenir des bénéfices cardiométaboliques comparables à ceux observés chez les Hadza.


Sédentarité, activité physique et risque cardiovasculaire : ce que montrent les grandes cohortes

Au-delà des données de terrain chez les Hadza, la question du lien entre sédentarité et santé a été étudiée à grande échelle dans les populations occidentales elles-mêmes. Ulf Ekelund et ses collègues ont publié en 2016 dans The Lancet une méta-analyse harmonisée regroupant les données individuelles de plus d’un million d’hommes et de femmes suivis dans plusieurs pays, l’une des synthèses les plus robustes disponibles sur ce sujet. Les résultats montrent qu’un temps assis quotidien élevé est associé à une surmortalité et à un risque cardiovasculaire accru, mais que cette association est fortement atténuée, voire rendue non significative pour certains critères, chez les personnes qui pratiquent par ailleurs un niveau élevé d’activité physique. Cette conclusion a été largement reprise dans la presse et la communication scientifique sous une formule simplifiée, l’activité physique comme antidote au temps assis, qui rend compte de la tendance générale des données sans en épuiser la complexité statistique.

Ce que l’on ignore avec davantage de précision, c’est si cet effet protecteur de l’activité physique reste valable au-delà d’un temps assis quotidien très élevé, au-delà de dix à douze heures par exemple, une zone pour laquelle les données restent plus limitées et pour laquelle aucun seuil précis n’a fait l’objet d’un consensus scientifique clair. Il n’est pas non plus établi avec certitude si le simple fait de fractionner le temps assis par de courtes pauses de mouvement, indépendamment du volume total d’activité physique hebdomadaire, produit un bénéfice équivalent, moindre, ou complémentaire à celui d’une activité physique structurée. Ces questions font l’objet de recherches en cours et ne doivent pas être présentées comme tranchées.


Le mouvement ancestral n’était pas de l’exercice structuré

Une autre différence, moins souvent soulignée que la question du volume ou de l’intensité, concerne la répartition du mouvement dans la journée. L’activité physique des Hadza et des autres populations de chasseurs-cueilleurs étudiées n’est pas organisée en séances d’exercice délimitées, comme peut l’être une séance de sport moderne d’une heure suivie de plusieurs heures d’immobilité. Elle est distribuée tout au long de la journée sous forme de marche à allure modérée, de tâches manuelles variées, de portage et de déplacements répétés à faible intensité, un schéma que les physiologistes rattachent au concept de thermogenèse d’activité non liée à l’exercice, ou NEAT selon son acronyme anglais, qui désigne l’ensemble des dépenses énergétiques associées aux mouvements de la vie quotidienne en dehors de toute pratique sportive volontaire.

Ce constat a une implication pratique potentiellement importante, même si elle reste elle aussi partiellement hypothétique en l’état actuel des données : la répartition du mouvement dans le temps pourrait compter autant que son volume total hebdomadaire pour certains marqueurs de santé métabolique, en particulier la régulation de la glycémie après les repas. Plusieurs travaux distincts de ceux cités plus haut suggèrent que de courtes périodes de marche après un repas ou l’interruption régulière d’une position assise prolongée peuvent améliorer la réponse glycémique postprandiale, un domaine de recherche actif mais qui ne permet pas encore de fixer une recommandation quantifiée universelle sur la fréquence ou la durée optimale de ces interruptions.


Contre-indications et situations de prudence

Toute modification du niveau ou du type d’activité physique doit tenir compte de l’état de santé individuel plutôt que d’être appliquée de façon uniforme. Les personnes présentant une pathologie cardiovasculaire connue, une hypertension artérielle non contrôlée, ou des antécédents cardiaques récents doivent obtenir un avis médical avant d’augmenter significativement leur niveau d’activité physique, en particulier son intensité. L’adoption de postures accroupies ou agenouillées prolongées, évoquée dans cet article à titre d’observation anthropologique et non de recommandation universelle, n’est pas adaptée aux personnes souffrant d’arthrose du genou ou de la hanche, de prothèses articulaires, ou de troubles de l’équilibre, chez qui elle peut au contraire aggraver une douleur ou un risque de chute. Les femmes enceintes et les personnes âgées fragiles doivent également adapter tout changement de posture ou de niveau d’activité à leur situation propre, idéalement avec l’avis d’un professionnel de santé ou d’un kinésithérapeute.

Il convient enfin de rappeler qu’aucune donnée présentée dans cet article ne permet d’affirmer qu’une activité physique dispersée dans la journée puisse se substituer à une prise en charge médicale d’une maladie cardiovasculaire, d’un diabète de type 2 diagnostiqué, ou de toute autre pathologie chronique nécessitant un suivi spécialisé.


Application pratique

Ce que suggèrent les données invite à des ajustements progressifs et non prescriptifs plutôt qu’à une transformation radicale du mode de vie :

  • Interrompre le temps assis prolongé par de courtes périodes de mouvement, par exemple en se levant et en marchant quelques minutes toutes les heures, plutôt que de considérer qu’une seule séance de sport quotidienne suffit à compenser plusieurs heures d’immobilité continue.
  • Privilégier la marche comme activité de fond, en l’intégrant aux déplacements du quotidien, sans nécessairement viser un objectif chiffré de nombre de pas dont la valeur universelle n’est pas établie avec certitude.
  • Varier les postures de repos lorsque cela est possible et confortable, en alternant position assise sur chaise, position au sol ou position accroupie de courte durée chez les personnes dont les articulations le permettent, sans en faire un objectif en soi ni une prescription générale.
  • Respecter les repères de l’Organisation mondiale de la santé, soit 150 à 300 minutes d’activité physique d’intensité modérée par semaine pour un adulte, comme socle minimal avant d’envisager des ajustements plus fins liés à la répartition du mouvement dans la journée.
  • Ne pas se reposer uniquement sur un volume d’exercice hebdomadaire élevé pour neutraliser les effets d’une sédentarité par ailleurs très importante, en particulier au-delà de dix heures assises par jour.

FAQ

Les chasseurs-cueilleurs bougeaient-ils vraiment plus que nous ?

Oui, leur niveau d’activité physique quotidienne, mesuré par accéléromètre chez les Hadza, est nettement supérieur à celui des populations occidentales actuelles, mais cela ne se traduit pas par une dépense énergétique totale proportionnellement plus élevée.

Pourquoi la dépense énergétique des Hadza n’est-elle pas plus élevée malgré leur activité intense ?

Les données suggèrent un mécanisme de compensation physiologique, décrit par le modèle de la dépense énergétique totale contrainte, dont les causes exactes, immunitaires, hormonales ou métaboliques, ne sont pas encore établies avec certitude.

S’accroupir au lieu de s’asseoir sur une chaise est-il bénéfique pour la santé ?

Une étude de 2020 associe la posture accroupie, pratiquée par les Hadza pendant leurs phases de repos, à un niveau d’activation musculaire plus élevé que la position assise sur chaise, mais cette observation ne permet pas encore de recommander ce changement de posture comme une intervention de santé validée pour la population générale.

L’exercice physique compense-t-il totalement les effets d’une journée passée assis ?

Un niveau élevé d’activité physique atténue fortement le risque associé à un temps assis prolongé selon la méta-analyse d’Ekelund et ses collègues, mais cette atténuation n’est pas nécessairement totale, en particulier au-delà d’un temps assis quotidien très élevé.

Combien de temps d’activité physique est recommandé par semaine ?

L’Organisation mondiale de la santé recommande, dans ses lignes directrices de 2020, entre 150 et 300 minutes d’activité physique d’intensité modérée par semaine pour un adulte, ou l’équivalent en activité d’intensité soutenue.

Le mode de vie des Hadza est-il un modèle à reproduire à l’identique ?

Non, il s’agit d’un objet d’étude scientifique permettant de mieux comprendre la physiologie humaine dans un contexte de mode de vie très différent du nôtre, et non d’un modèle transposable tel quel, compte tenu des différences majeures d’environnement, d’alimentation et de contraintes de vie.


Conclusion

Les données de terrain recueillies chez les Hadza invitent à une lecture plus nuancée du lien entre mouvement ancestral et santé que celle véhiculée par l’opposition simpliste entre un passé actif et un présent sédentaire. La dépense énergétique totale ne semble pas augmenter indéfiniment avec le niveau d’activité physique, un résultat solidement établi par la méthode de l’eau doublement marquée, tandis que la nature du repos, plutôt que sa seule durée, pourrait jouer un rôle dans les différences de risque cardiométabolique observées entre populations. Les grandes cohortes occidentales confirment, de leur côté, qu’un niveau élevé d’activité physique atténue substantiellement, sans l’annuler avec certitude dans tous les cas, les risques associés à la sédentarité. Ces éléments convergent vers une conclusion pratique modeste mais cohérente : répartir le mouvement tout au long de la journée, plutôt que de le concentrer dans une seule séance, mérite une attention au moins égale à celle portée au seul volume hebdomadaire d’exercice.

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Andreas Jansson, naturopathe et nutrithérapeute, fondateur de Nutritik. Nutritik développe une approche évolutionnaire du terrain humain, inspirée par la physiologie, l’anthropologie et l’étude des interactions entre l’être humain et son environnement.

Cet article est fourni à titre informatif. Il ne constitue ni un diagnostic médical, ni un traitement, ni une consultation. Il ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé, en particulier en cas de pathologie cardiovasculaire, articulaire ou métabolique déjà diagnostiquée. En cas de doute, consultez un professionnel de santé qualifié avant de modifier significativement votre niveau d’activité physique.

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