Pendant longtemps, la thyroïde a été étudiée comme un organe relativement isolé.
Lorsqu’un patient développait une thyroïdite d’Hashimoto, l’attention se portait principalement sur les hormones thyroïdiennes, les anticorps anti-thyroïdiens et le fonctionnement de la glande elle-même.
Aujourd’hui, la recherche propose une vision beaucoup plus large.
La thyroïde entretient un dialogue permanent avec le système immunitaire, le métabolisme, le cerveau… mais également avec l’intestin.
Cette relation est désormais connue sous le nom d’axe thyroïde-intestin.
Les travaux récents suggèrent que le microbiote intestinal pourrait influencer la fonction thyroïdienne, l’utilisation des hormones thyroïdiennes et certains mécanismes impliqués dans l’auto-immunité.
Cela signifie-t-il que les anticorps qui attaquent la thyroïde naissent directement dans l’intestin ?
Non.
La réalité est plus nuancée.
En revanche, l’état du microbiote pourrait participer à créer un environnement favorable ou défavorable à l’équilibre immunitaire chez certaines personnes prédisposées.
Résumé rapide
- Le microbiote influence la fonction thyroïdienne à plusieurs niveaux.
- Il participe à l’absorption de nutriments indispensables à la thyroïde.
- Il intervient dans le recyclage de certaines hormones thyroïdiennes.
- Des altérations du microbiote sont fréquemment observées chez les personnes atteintes d’Hashimoto.
- Le lien de causalité exact reste encore débattu.
L’intestin : l’un des principaux centres immunitaires du corps
Lorsque l’on pense au système immunitaire, on imagine souvent les ganglions lymphatiques ou les globules blancs circulant dans le sang.
Pourtant, une grande partie de l’activité immunitaire se déroule au niveau intestinal.
Chaque jour, la muqueuse digestive est exposée à :
- plusieurs kilogrammes d’aliments ;
- des milliers de molécules étrangères ;
- plusieurs milliers d’espèces microbiennes ;
- des milliards de bactéries.
Le système immunitaire intestinal doit accomplir une tâche remarquable :
tolérer ce qui est bénéfique tout en identifiant ce qui représente une menace.
Cet équilibre est extraordinairement complexe.
Lorsqu’il fonctionne correctement, il contribue au maintien de la tolérance immunitaire.
Lorsqu’il se dérègle, il peut favoriser une activation excessive des réponses inflammatoires.
C’est pourquoi les chercheurs considèrent aujourd’hui l’intestin comme l’un des carrefours majeurs de l’immunité humaine.
Qu’est-ce que l’axe thyroïde-intestin ?
L’axe thyroïde-intestin désigne l’ensemble des interactions entre :
- la thyroïde ;
- le microbiote intestinal ;
- le système immunitaire ;
- le métabolisme.
Pendant longtemps, ces systèmes étaient étudiés séparément.
Les recherches récentes montrent qu’ils fonctionnent en réalité comme un réseau interconnecté.
L’intestin n’est pas uniquement un organe digestif.
Il constitue également l’un des principaux centres immunitaires de l’organisme.
Près de 70 % des cellules immunitaires résident ou transitent au niveau intestinal.
Lorsque l’équilibre intestinal est perturbé, les conséquences peuvent potentiellement dépasser largement la sphère digestive.
Comment le microbiote influence-t-il la thyroïde ?
1. L’absorption des nutriments indispensables à la thyroïde
La thyroïde dépend de nombreux micronutriments pour fonctionner correctement.
Parmi les plus importants :
- iode
- sélénium
- zinc
- fer
- tyrosine
Le microbiote participe directement ou indirectement à leur absorption et à leur biodisponibilité.
Une altération importante de l’écosystème intestinal peut donc influencer l’accès de l’organisme à ces cofacteurs.
Pourquoi ces nutriments sont-ils importants ?
| Nutriment | Rôle principal |
|---|---|
| Iode | Fabrication des hormones thyroïdiennes |
| Sélénium | Fonctionnement des désiodases |
| Zinc | Régulation hormonale et immunitaire |
| Fer | Synthèse hormonale |
| Tyrosine | Précurseur des hormones thyroïdiennes |
En résumé :
Une thyroïde ne fonctionne jamais seule.
Elle dépend d’un environnement nutritionnel adapté.
2. Le microbiote participe au recyclage des hormones thyroïdiennes
Un mécanisme moins connu concerne le cycle entérohépatique.
Une partie des hormones thyroïdiennes est excrétée dans la bile puis rejoint l’intestin.
Certaines bactéries intestinales possèdent des enzymes capables de déconjuguer ces hormones.
Parmi elles :
- β-glucuronidases
- sulfatases
Ces enzymes peuvent favoriser leur réabsorption ultérieure.
Autrement dit :
L’intestin participe indirectement au recyclage d’une partie des hormones thyroïdiennes circulantes.
Ce mécanisme a été décrit notamment dans la revue de Knezevic et collaborateurs publiée dans Frontiers in Endocrinology en 2020.
Ce que l’on sait
Le microbiote participe au métabolisme des hormones thyroïdiennes.
Ce que l’on ne sait pas
L’importance exacte de ce mécanisme chez chaque individu reste encore difficile à quantifier.
3. Le microbiote influence la conversion de la T4 en T3
La thyroïde produit majoritairement de la thyroxine (T4).
Pour devenir pleinement active, cette hormone doit être convertie en triiodothyronine (T3).
Cette conversion dépend principalement d’enzymes appelées désiodases.
Plusieurs facteurs peuvent influencer leur activité :
- inflammation chronique
- stress physiologique
- déficits nutritionnels
- certaines maladies
- endotoxines bactériennes
Des travaux expérimentaux suggèrent que certaines dysbioses pourraient contribuer indirectement à perturber cette conversion.
Cependant, le niveau de preuve reste encore modéré.
Il serait donc excessif d’affirmer qu’une dysbiose provoque systématiquement un défaut de conversion T4-T3.
Hashimoto et microbiote : que montrent les études ?
La thyroïdite d’Hashimoto est une maladie auto-immune.
Le système immunitaire produit des anticorps dirigés contre certains constituants de la thyroïde, notamment :
- la thyroperoxydase (anti-TPO)
- la thyroglobuline (anti-Tg)
Depuis plusieurs années, les chercheurs observent des différences récurrentes du microbiote chez les patients atteints d’Hashimoto.
Les études d’Ishaq et collaborateurs (2017) ainsi que la revue de Knezevic (2020) rapportent des modifications de certaines populations bactériennes par rapport aux sujets témoins.
Parmi les bactéries fréquemment étudiées :
- Faecalibacterium prausnitzii
- Roseburia spp.
- Bifidobacterium spp.
- Lactobacillus spp.
Ces bactéries participent notamment à la production de butyrate.
Pourquoi le butyrate intéresse autant les chercheurs ?
Le butyrate est un acide gras à chaîne courte produit par certaines bactéries intestinales lors de la fermentation des fibres alimentaires.
Il possède plusieurs propriétés étudiées :
- soutien de la barrière intestinale ;
- source d’énergie pour les cellules du côlon ;
- modulation du système immunitaire ;
- influence sur les lymphocytes T régulateurs.
Les lymphocytes T régulateurs jouent un rôle important dans le maintien de la tolérance immunitaire.
Ils contribuent à limiter les réactions immunitaires excessives.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le butyrate suscite un intérêt croissant dans la recherche sur les maladies auto-immunes.
Toutefois, les études actuelles ne permettent pas de conclure qu’une augmentation du butyrate prévient ou traite la thyroïdite d’Hashimoto.
Perméabilité intestinale et auto-immunité : un lien plausible ?
C’est probablement l’un des sujets les plus discutés.
Lorsque la barrière intestinale devient plus perméable, certaines molécules bactériennes peuvent traverser plus facilement la muqueuse intestinale.
Cela peut stimuler davantage le système immunitaire.
Chez des individus génétiquement prédisposés, certains chercheurs considèrent que cette stimulation chronique pourrait participer au développement ou à l’entretien de phénomènes auto-immuns.
Ce que l’on sait
- Une augmentation de la perméabilité intestinale est observée dans plusieurs maladies auto-immunes.
- Des anomalies du microbiote sont fréquemment retrouvées chez les patients atteints d’Hashimoto.
Ce que l’on ne sait pas encore
- Si la dysbiose constitue une cause directe.
- Si elle est une conséquence de la maladie.
- Ou si les deux phénomènes s’entretiennent mutuellement.
Perméabilité intestinale : de quoi parle-t-on exactement ?
Le terme « perméabilité intestinale » est souvent utilisé de manière imprécise.
Il ne signifie pas que l’intestin devient totalement poreux.
La paroi intestinale est naturellement perméable.
Sans cette perméabilité physiologique, aucun nutriment ne pourrait être absorbé.
Le véritable enjeu concerne la régulation de cette perméabilité.
La muqueuse intestinale agit comme un filtre sélectif.
Elle doit laisser passer :
- l’eau ;
- les minéraux ;
- les vitamines ;
- les acides aminés ;
- les acides gras.
Mais elle doit limiter le passage :
- des toxines ;
- des fragments bactériens ;
- des agents pathogènes.
Lorsque cette régulation devient moins efficace, certaines molécules peuvent franchir plus facilement la barrière intestinale.
Parmi elles :
- les lipopolysaccharides (LPS) issus de bactéries Gram négatif ;
- certains antigènes alimentaires ;
- différents produits de dégradation microbienne.
Cette exposition accrue peut contribuer à stimuler le système immunitaire.
Chez certaines personnes génétiquement prédisposées, cette stimulation répétée pourrait participer à l’entretien d’un terrain auto-immun.
Pourquoi le système immunitaire attaque-t-il la thyroïde ?
Pour comprendre l’intérêt porté au microbiote dans la thyroïdite d’Hashimoto, il faut d’abord comprendre le fonctionnement de l’auto-immunité.
Dans une situation normale, le système immunitaire distingue les éléments appartenant à l’organisme de ceux qui lui sont étrangers.
Cette capacité de reconnaissance repose sur des mécanismes complexes de tolérance immunitaire.
Chez certaines personnes, cette tolérance semble progressivement s’altérer.
Le système immunitaire commence alors à identifier certaines structures du corps comme des menaces potentielles.
Dans la thyroïdite d’Hashimoto, les principales cibles sont :
- la thyroperoxydase (TPO) ;
- la thyroglobuline.
Des anticorps sont alors produits contre ces protéines.
Au fil des années, cette réaction immunitaire chronique peut contribuer à une destruction progressive du tissu thyroïdien et à une diminution de la production hormonale.
La question qui passionne aujourd’hui les chercheurs est la suivante :
Pourquoi cette perte de tolérance apparaît-elle ?
La génétique joue un rôle important.
Toutefois, la génétique seule ne suffit pas à expliquer l’apparition de la maladie.
De nombreux facteurs environnementaux semblent également intervenir :
- infections ;
- tabagisme ;
- stress chronique ;
- déficits nutritionnels ;
- perturbateurs endocriniens ;
- microbiote intestinal.
L’hypothèse actuelle est que plusieurs de ces facteurs interagissent simultanément chez des individus prédisposés.
Dysbiose : cause ou conséquence de l’Hashimoto ?
C’est probablement l’une des questions les plus importantes.
De nombreuses études observent des différences du microbiote chez les personnes atteintes d’Hashimoto.
Cependant, observer une différence ne permet pas de déterminer son origine.
Deux hypothèses restent possibles.
Hypothèse 1 : la dysbiose précède la maladie
Dans ce scénario, certaines modifications du microbiote contribueraient progressivement :
- à augmenter l’inflammation ;
- à perturber la barrière intestinale ;
- à modifier la réponse immunitaire.
Ces changements participeraient ensuite à l’apparition de l’auto-immunité.
Hypothèse 2 : la maladie modifie le microbiote
Dans ce second scénario, la baisse de la fonction thyroïdienne modifierait :
- la motricité digestive ;
- la sécrétion biliaire ;
- le transit intestinal ;
- l’environnement intestinal.
Ces modifications favoriseraient alors l’apparition d’une dysbiose.
L’hypothèse la plus probable
Aujourd’hui, de nombreux chercheurs pensent que les deux phénomènes pourraient coexister.
La dysbiose pourrait contribuer à l’auto-immunité.
L’auto-immunité pourrait ensuite entretenir la dysbiose.
On parlerait alors d’un cercle vicieux biologique.
Que dit réellement la science sur les probiotiques et Hashimoto ?
C’est une question fréquente.
À ce jour, aucune souche probiotique n’a démontré sa capacité à guérir ou à faire disparaître une thyroïdite d’Hashimoto.
Certaines études suggèrent néanmoins des effets potentiellement intéressants sur :
- certains marqueurs inflammatoires ;
- la diversité microbienne ;
- certains paramètres immunitaires.
Cependant :
- les études sont encore peu nombreuses ;
- les populations étudiées sont souvent limitées ;
- les résultats restent hétérogènes.
Les preuves actuelles sont donc insuffisantes pour recommander une stratégie probiotique universelle dans l’Hashimoto.
Que peut-on retenir en pratique ?
L’état actuel des connaissances invite surtout à adopter une vision globale.
La thyroïde n’évolue pas isolément.
Elle dépend :
- du statut nutritionnel ;
- du système immunitaire ;
- de la qualité du sommeil ;
- de l’activité physique ;
- de la santé digestive ;
- du microbiote intestinal.
Chez une personne atteinte d’Hashimoto, il peut donc être pertinent d’évaluer l’ensemble de ces dimensions plutôt que de se focaliser exclusivement sur la glande thyroïde.
L’objectif n’est pas de rechercher une cause unique.
La physiologie humaine fonctionne rarement selon un modèle simple de cause à effet.
Il s’agit davantage de comprendre l’écosystème biologique dans lequel évolue la thyroïde.
Points clés à retenir
- La thyroïde et l’intestin communiquent en permanence.
- Le microbiote participe à l’absorption de plusieurs nutriments essentiels à la fonction thyroïdienne.
- Certaines bactéries interviennent dans le métabolisme des hormones thyroïdiennes.
- Des altérations du microbiote sont fréquemment observées chez les personnes atteintes d’Hashimoto.
- Le rôle exact de la dysbiose dans l’apparition de la maladie reste encore débattu.
- La recherche progresse rapidement mais de nombreuses questions demeurent ouvertes.